Ce soir, tu t'apprêtes à prendre le train depuis Nankin (la capitale du Sud) jusqu'à Pékin (la capitale du Nord).
Tu as acheté pour 400 yuans (40 euros) de couchette molle. En Chine, les différentes classes sont nommées par la souplesse des sièges.
Du meilleur prix au plus cher :
- assis dur : PPP! !PP (le P signifiant place et ! ! matérialisant le couloir.) Dans cette classe, les gens sont serrés les uns contre les autres. Pas d'accoudoir entre les sièges.
- assis mou : PP! !PP. Ici on a les accoudoirs et quelqu'un d'un peu rond peut s'asseoir confortablement.
- couché dur : CCC! !CCC (C signifiant couchette). Très peu de place entre le visage et la couchette au-dessus de toi, le compartiment est ouvert sur le couloir. Assez bruyant et particulièrement étroit.
- couché mou : CC! ! CC. Là tu as une porte, une lampe individuelle et la télévision. Tu peux régler la climatisation, la couchette est confortable.
Tu as eu beau demander une place en couchette dur, la vendeuse t'a vendu une couchette molle, deux fois plus chère, peut-être à cause de ta couleur de peau.
Tu occupes donc la couchette molle en haut à droite, la numéro 12, la même place qu'à l'aller. En bas, un couple de personnes âgées, accompagnent leur petite fille à la capitale. Tu oublies un instant que personne n'occupe encore la couchette en face de la tienne.
Environ 10 minutes avant le départ du train, un chinois fait son irruption : il sera ton compagnon de nuit. Il est la caricature même du chinois du Nord. Porte-clefs à la ceinture : en Chine, le nombre de clefs traduit la richesse et le pouvoir. Si tu possèdes un magasin, une voiture, une maison, un garage, ça te fait quatre clefs. En les accrochant à ta ceinture, chemise rentrée dans le pantalon, elles s'entrechoquent pour attirer l'oeil comme pour dire : "regarde, je suis quelqu'un moi". En plus du trousseau de clefs, il porte toujours à la ceinture son téléphone portable rangé soigneusement dans une petite pochette en imitation cuir. Dès que la sonnerie, sorte de bruit de marteau piqueur mélangé à une mélodie pop électronique retentit, il dégaine son téléphone en poussant un "HANNNN", comme s'il venait de vomir deux litres de vin, les yeux exorbités et que tu lui demandais si ça va. Vêtu de l'incontournable pantalon de costume, il porte un polo à manche longue vert sombre. Les traits du visage grossier et la mine patibulaire, tu as presque envie de le gifler pour le punir d'être aussi laid. C'est le type même du chinois qui se comporte mal avec les femmes, méprise tous ceux qui gagnent moins d'argent que lui, fréquente deux maîtresses pendant que sa femme tient la maison et élève leur enfant unique, fume jusqu'à deux paquets de cigarettes cancéreuses par jour, se racle la gorge et crache à tout bout de champ.
En le voyant s'installer dans la couchette et hurler dans son téléphone (il est 21h30 et tu es fatigué par la belle journée que tu viens de passer dans les montagnes Pourpres), tu commences à t'inquiéter. Mais bientôt il coupe son téléphone, s'étale de tout son long et commence à ronfler.
Tu comprend à présent la signification du mot maudire. Tu te demandes si Dieu existe réellement. Quel crime as tu bien pu commettre pour mériter d'être enfermé avec cet énergumène ronfleur pendant 9 heures dans la même cabine ?! Comme tu voyage en couchette molle, l'isolation empêche le bruit du train sur les railles de couvrir les ronflements. Tu hésites entre la le pot d'échappement d'une motocyclette, une table en bois que l'on traîne sur le carrelage ou bien l'air soufflé dans un capuccino au moyen d'une paille. Mais ce dont tu es sûr c'est que cet homme péterait par la bouche que ça ferait le même bruit.
Tu tires violemment sur son oreiller pour tenter de l'empêcher de ronfler. Il s'arrête un instant, tu soupires de soulagement, puis il recommence de plus belle. Tu tires et tires encore sur l'oreiller qu'il finit par retirer de sous sa tête pour le poser à côté de lui. Maintenant, sa tête est posée sur la couverture pliée. Comme il n'arrête pas, tu continues à donner des coups de poing dans la couverture, tu te retiens pour ne pas viser sa tête. Alors à chaque fois, il place la couverture un peu plus loin de toi, et tu ne peux plus l'atteindre.
Tu essaies de t'habituer au concerto pour glavio qu'il te joue avec brio. Tu imagines le chemin que peut bien parcourir l'air de son nez à ses poumons pour émettre un tel vacarme. Tu imagines les alvéoles pulmonaires noircies par le goudron des cigarettes, la paroi de l'oesophage recouverte de morve qu'il se racle chaque matin afin d'expectorer le magma visqueux qui loge dans ses poumons, et les narines qu'il se cure méthodiquement de l'ongle du petit doigt de la main droite lorsqu'il à deux minutes à tuer.
Tu commences à te rendre compte que ta seule chance est d'épouser le son provoqué par cet olibrius. Tu dois te mettre en osmose avec le son qui sort de son nez et de sa bouche. Tu dois faire un avec lui. L'idée t'écoeure atrocement. Tu sens la colère montée en toi. Tu le maudis et tu pries pour qu'il meure pendant son sommeil. Tu espères que s'il sort vivant du train, si tu ne lui a pas découpé les paupières au coupe-ongle, si tu ne lui a pas arracher les dents et les ongles des mains à la tenaille, ou si tu ne l'as pas tué d'un coup de marteau frappé sur la tempe, qu'il développera un cancer des poumons, qu'il deviendra désagréable avec les gens autour de lui et que personne ne sera auprès de lui quand il rendra son dernier souffle dans d'atroces souffrances.
Tu essaies de te calmer, lui aussi se met à ronfler un peu moins fort. Mais il suffit que tu commences à sombrer dans les bras de Morphée pour qu'il change de rythme. Il semble s'étouffer, tu te dis, ça y est, enfin il va crever. Mais le voilà reparti pour un nouvel opus.
Certains chercheurs sont encore à se demander quel est le chaînon manquant entre le singe et l'homme. Ne cherchez plus, il est juste là couché en face de toi.
Tu t'enfonces rageusement deux morceaux de papier toilette dans les esgourdes, mais cela est peine perdue. Tu tentes de te recroqueviller dans ta couverture. Avec la chaleur qu'il fait dans la cabine, tu sues énormément et commence à manquer d'air. Quoi que tu fasses, la sonate, que te joue l'autre vautré sur sa couchette, est bien trop forte pour lui échapper.
...
Finalement il se réveille. Il doit être 2 heures du matin. Tu te doutes que ce sont les coups de poing répétés que tu as envoyés dans sa couverture. Ce n'était pas facile mais tu y aies arrivé. Alors il allume sa lampe individuelle, se coiffe du casque stéréo qu'il branche sur l'écran de télé et se met à regarder un programme démodé.
Il laissera sa lampe allumée jusqu'au levé du jour. Tu finis par t'endormir malgré la lueur de la lampe. Tu auras passé la plus mauvaise nuit de ta vie.
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