Je me souviens lorsque j'enseignais le Français à l'Université Normale de Nankin. C'était au printemps 2008, peu avant les Jeux Olympiques de Pékin. A l'époque, les français étaient encore tolérés sur le territoire chinois. L'équipe nationale de France n'avait pas encore créé le scandale qui devait envenimer les relations diplomatiques franco-chinoises.
Pendant ces quelques semaines, donc, où j'étais chargé de préparer seize jeunes filles à passer un examen écrit destiné à évaluer leur niveau de langue française, j'avais donné comme sujet d'entraînement, un thème sur la publicité à la télé. Rappelons rapidement qu'en Chine, la publicité télévisuelle est un fléau. Prenons un téléfilm par exemple. Entre les génériques de début et de fin du film et le film proprement dit, les publicitaires ont inséré quelques minutes de réclame. De plus, aucun jingle ne vient annoncer la publicité : elle vient couper le film au beau milieu de l'action, car bien sûr les publicitaires sont irrespectueux des téléspectateurs et ne prennent même pas la peine d'insérer la pub pendant un moment qui ne met pas en péril la narration du récit.
Je ne parlerai pas du contenu de la publicité car il est sans intérêt. J'ajouterai cependant que l'utilisation parfois choquante de l'expression "bourrage de crâne" trouve ici son illustration la plus convaincante. Un spot publicitaire parfois est parfois diffusé plusieurs fois à la suite. Parfois jusqu'à quatre minutes du même discours commentant les mêmes images en boucle pour vendre les mérites du même produit. C'est écoeurant.
Mais revenons à mes élèves. L'une d'entre-elles après avoir fait l'apologie de la publicité et expliqué que la population en pouvait bien sûr pas s'en passer (sic), a cité l'expression chinoise suivante : "ce qui existe actuellement est raisonnable" et de démontrer alors que la télé avec publicité est raisonnable et une télé sans réclame tout simplement un rêve. On peut comprendre pourquoi le peuple chinois semble si peu perplexe quant à la situation de son propre pays (l'écart croissant entre le revenu des riches et celui des pauvres ; les politiques répressives contre des journalistes, écrivains et intellectuels ; l'oppression contre certaines ethnies de régions dites autonomes...). Tout est acceptable puisque cela est. Comme un organisme vivant tel le corps humain ne peut se passer de son coeur, de son foie (ils existent car ils sont nécessaires au bon fonctionnement de celui-ci, la sélection naturelle aurait éliminé ces organes s'ils présentaient le moindre danger pour le corps humain). Tout phénomène en Chine peut-être justifié par le fait même de son existence : la corruption existe, elle est donc forcément raisonnable ; les paysans se font expulser de leurs terres par les promoteurs immobiliers (C'est un fait. Est-ce bien raisonnable ?) ; la pollution entraînée par la croissance déraisonnable de la Chine est-elle réellement incontournable ?
Cette expression, citée par mon élève, mériterait qu'on y attache un peu d'importance. De quand date-t-elle ? Qui la prononcée ou écrite pour la première fois ? Quels sont les caractères chinois qui ont été soigneusement choisis pour retranscrire l'idée dissimulée derrière les mots ?
Si une élève de 22 ans, en deuxième année de Français à l'université élabore sa pensée et sa critique en fonction ou du moins en attachant de l'importance à un tel dogme, alors quoi penser de la majorité du peuple chinois qui n'a pas accès à l'enseignement supérieur ?
| Juillet 2008 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||