Lundi 5 mai 2008

           Je me souviens lorsque j'enseignais le Français à l'Université Normale de Nankin. C'était au printemps 2008, peu avant les Jeux Olympiques de Pékin. A l'époque, les français étaient encore tolérés sur le territoire chinois. L'équipe nationale de France n'avait pas encore créé le scandale qui devait envenimer les relations diplomatiques franco-chinoises.

          Pendant ces quelques semaines, donc, où j'étais chargé de préparer seize jeunes filles à passer un examen écrit destiné à évaluer leur niveau de langue française, j'avais donné comme sujet d'entraînement, un thème sur la publicité à la télé. Rappelons rapidement qu'en Chine, la publicité télévisuelle est un fléau. Prenons un téléfilm par exemple. Entre les génériques de début et de fin du film et le film proprement dit, les publicitaires ont inséré quelques minutes de réclame. De plus, aucun jingle ne vient annoncer la publicité : elle vient couper le film au beau milieu de l'action, car bien sûr les publicitaires sont irrespectueux des téléspectateurs et ne prennent même pas la peine d'insérer la pub pendant un moment qui ne met pas en péril la narration du récit.

          Je ne parlerai pas du contenu de la publicité car il est sans intérêt. J'ajouterai cependant que l'utilisation parfois choquante de l'expression "bourrage de crâne" trouve ici son illustration la plus convaincante. Un spot publicitaire parfois est parfois diffusé plusieurs fois à la suite. Parfois jusqu'à quatre minutes du même discours commentant les mêmes images en boucle pour vendre les mérites du même produit. C'est écoeurant.

          Mais revenons à mes élèves. L'une d'entre-elles après avoir fait l'apologie de la publicité et expliqué que la population en pouvait bien sûr pas s'en passer (sic), a cité l'expression chinoise suivante : "ce qui existe actuellement est raisonnable" et de démontrer alors que la télé avec publicité est raisonnable et une télé sans réclame tout simplement un rêve. On peut comprendre pourquoi le peuple chinois semble si peu perplexe quant à la situation de son propre pays (l'écart croissant entre le revenu des riches et celui des pauvres ; les politiques répressives contre des journalistes, écrivains et intellectuels ; l'oppression contre certaines ethnies de régions dites autonomes...). Tout est acceptable puisque cela est. Comme un organisme vivant tel le corps humain ne peut se passer de son coeur, de son foie (ils existent car ils sont nécessaires au bon fonctionnement de celui-ci, la sélection naturelle aurait éliminé ces organes s'ils présentaient le moindre danger pour le corps humain). Tout phénomène en Chine peut-être justifié par le fait même de son existence : la corruption existe, elle est donc forcément raisonnable ; les paysans se font expulser de leurs terres par les promoteurs immobiliers (C'est un fait. Est-ce bien raisonnable ?) ; la pollution entraînée par la croissance déraisonnable de la Chine est-elle réellement incontournable ?

          Cette expression, citée par mon élève, mériterait qu'on y attache un peu d'importance. De quand date-t-elle ? Qui la prononcée ou écrite pour la première fois ? Quels sont les caractères chinois qui ont été soigneusement choisis pour retranscrire l'idée dissimulée derrière les mots ?

           Si une élève de 22 ans, en deuxième année de Français à l'université élabore sa pensée et sa critique en fonction ou du moins en attachant de l'importance à un tel dogme, alors quoi penser de la majorité du peuple chinois qui n'a pas accès à l'enseignement supérieur ?

par Jonas
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Mercredi 6 février 2008
Attention, rien à voir avec Mao Zedong et ses comparses. Ici ce sont Liu Huajian, Ma Changchun (le mari de Madame Zhang), Xia Guntai et Ou Bei. Ils se retrouvent tous les quatre dans un petit restaurant qui se trouve sur une rue qui mène au Temple de Confucius (Fuzimiao). Leur objectif est clair : se débarrasser de Peng Yannan.
Ce dernier est policier, dans le canton de Wuchun, il a le contrôle de l'alcool, des plaques d'immatriculation, des cigarettes et surtout des permis de résidence. Il a du pouvoir, et c'est cela qui fait peur à nos quatre bandits. Je dis bandits, mais chacun d'entre eux est au départ un honnête homme. Liu Huajian récupère les voitures accidentées et revend les pièces détachées. Ma Changchun tient un magasin d'alcool de céréale. Xia Guntai est policier de la circulation et Ou Bei détient les parts d'une entreprise de nouilles instantanées. Mais aujourd'hui, le plan qu'ils concoctent tous les quatre les entraîne de l'autre côté. Bienvenu du côté obscur.
On ne comprendra pas vraiment pourquoi ils en voulaient tant à Peng Yannan. Celui-ci les empêchait sans doute de développer leur commerce, ou bien refusait-il de leur délivrer un quelconque permis... ? Toujours est-il que ce crime est toujours irrésolu. Seuls certains clients, qui étaient assis à une table jouxtant celle de nos compères, auraient pu peut-être entendre quelques bribes de conversation qui auraient pu sauver la vie de Peng Yannan.

Liu, Ma, Xia, et Ou étaient assis tous les quatre à une petite table carrée. Placée contre le mur celle-ci les obligeait à s'installer un peu de guingois. Plusieurs plats étaient disposés au milieu. Soupe de poisson, cuisses de grenouilles, pâte de haricots, côtes de porc sucré-salés, cacahuètes grillées. Pourtant au lieu de se jeter sur ce festin, ils continuent à machouiller une cigarette du bout des lèvres. Ils attaquent leur deuxième paquet de cigarettes "Nankinoises Rouges". Une seconde bouteille d'alcool de céréale se tient debout à côté de la première, déjà vidée depuis une bonne demi-heure. On se demande si tel était vraiment leur plan au départ : zigouiller Peng ? Peut-être discutaient-ils de lui avec énervement, et l'alcool a pu faire monter les enchères ?
Liu porte une casquette en tissue noire, avec deux morceaux d'étoffe qui tombent sur les côtés pour lui couvrir les oreilles et les protéger du froid. Une veste et un pantalon noirs lui donne un air lugubre.
Ma, lui, est vêtu d'un pull rouge à col roulé à grosses mailles. Il porte une bague et un bracelet en or à la main gauche. Une dent lui manque. Il rit fort et passe son temps à remplir les verres de ses amis.
Xia est assis à la droite de Ma. Il a posé sa veste sur le dossier de sa chaise et on aperçoit l'écusson de la police sur la manche gauche. Cheveux coupés très courts, il a la tête rentrée dans les épaules.
Ma, lui, est le mieux habillé de tous. On voit qu'il affectionne les vêtements de marque. Un polo "Dancing Wolves" et des pantalons "Jack and Johns" lui donne l'air élégant. Mais son parlé cru le trahit. Il n'est pas l'homme de bonne famille qu'il essaie de singer.

Plutôt anodine au départ, la conversation avait tourné très vite au vinaigre. Chacun, refusant d'écouter l'autre, déballait la rancoeur qu'il avait contre Peng. Ils avaient tous les cinq usés les bancs du lycée numéro 3 de la ville de Nankin. Ils avaient ensemble commencé à fumer. Ils avaient descendu leur première bouteille d'alcool de céréale ensemble. Même leur première expérience avec une prostituée, ils l'avaient partagée. Mais les cinq inséparables étaient sur le point d'éliminer l'un des leurs, chacun cherchant à mettre à profit son talent. Liu pouvait se procurer un autobus. Ma Fournirait l'alcool qui donnerait un motif à l'ébriété du conducteur de l'engin. Xia se chargerait de trouver le pauvre hère qui serait au volant. Ou, en service lors du drame, se chargerait d'effacer les preuves éventuelles.

Les plats une fois terminé, Xia fit une dernière tournée de cigarette, et le paquet tendu, en offrit une à chacun de ses complices. Ma remplit une dernière fois les verres d'alcool. Tous ensemble, ils levèrent leur verre à la réussite de leur complot.
par Jonas publié dans : lesjoetlesbasdejonas
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Vendredi 25 janvier 2008
Madame Zhang sort de son appartement. Elle porte ce manteau bleu marine qui ressemble à un sac de couchage. Celui dont certaines coutures délimitent des petits coussins qui retiennent les plumes de canard.

Elle descend les escaliers et dit bonjour aux voisins qu'elle croise. Monsieur Liu a toujours mal à ses articulations et Madame Zhao vente les mérites de sa petite fille qui marche déjà malgré son très jeune âge. Madame Zhang passe le portail de la résidence et fait un petit signe à l'intention de Lao Hu, le gardien. Elle lui rapportera une fiole d'alcool de céréales, pour l'aider à passer la nuit dans sa petite guitoune.

Madame Zhang se rend tout d'abord chez le coiffeur. Elle y retrouve sa soeur, et les deux femmes passent une heure à bavarder tout en se faisant coiffer les cheveux, vernir les ongles et masser les épaules. Une fois la métamorphose accomplie et les sujets de commérages épuisés, Madame Zhang et sa soeur quittent le salon de coiffure non sans bien sûr s'être au préalable chaimallées pour savoir qui des deux enviterait l'autre.
Madame Zhang laisse sa soeur qui a rendez-vous avec des amies pour jouer au mahjong et se dirige vers la banque.

La banque n'est pas loin et Madame Zhang ne prendra donc pas le bus. En chemin elle manque de se faire bousculer par le conducteur imprudent d'un vélo électrique naturellement silencieux, et qu'elle n'avait donc pas vu arriver. Une femme porte dans ses bras son bébé vêtu d'un pull dont la capuche ressemble à la tête d'un animal. On dirait un petit tigre.

Arrivée devant l'établissement elle gravit les marches qui la séparent de la porte tambour et le gardien dont l'uniforme pourrait être confondu avec celui d'un militaire ou d'un policier la salue d'un signe de tête. Ce dernier suit Madame Zhang jusqu'à la borne où les clients sont censer prendre un ticket et faire la queue, et va lui-même poser son index sur l'écran tactile, puis attrape le ticket lorsqu'il sort de la fente situé sur le côté droit de la machine et le tend à Madame Zhang. Sur le ticket est inscrit le numéro 1012. Encore cinq clients avant le tour de Madame Zhang. Pour patienter elle écoute les conversations de ses voisins. Lui a acheté des actions d'une certaine entreprise de télécom du Hebei. L'autre s'énerve au téléphone avec sa femme semble-t-il. Puis Madame Zhang jette un oeil au panneau lumineux qui lui dit que 1023 Renminbi font 100 euros.

1012 !! C'est le tour de Madame Zhang. Elle se lève, se dirige vers le guichet qui vient de se libérer et sort son livret de compte. Elle se penche un peu en avant afin que son visage arrive à la hauteur de l'interphone encastré dans la vitre à l'épreuve des balles qui la sépare de l'employée de banque. Cette dernière lui fait répéter le montant exact que Madame Zhang veut retirer. 1 000. Oui c'est bien ça.

La dame du guichet demande à sa cliente de taper son code secret puis se lève et s'eclipse quelques minutes. Elle va chercher les billets dans le coffre fort. A son retour, Madame Zhang aperçoit les billets jaunes rassemblés dans ses mains en une petite pile parfaitement ordonnée. La banquière place les billets dans une machine qui compte toute seule les billets, puis recommence une seconde fois pour s'assurer de la quantité exacte de billets qu'elle remettra à Madame Zhang. Enfin elle recompte une troisième fois à la main. Madame Zhang glisse les billets dans une enveloppe de papier qu'elle met dans son sac et quitte la banque.

Son fils est étudiant à Toulouse et revient passer le nouvel an chinois en famille. Ses parents, pour lui faire plaisir lui remettront une enveloppe rouge remplie de ces billets de 50 euros. Quel beau cadeau pour la nouvelle année du Rat.
par Jonas publié dans : lesjoetlesbasdejonas
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Mercredi 21 novembre 2007
Chaleur estivale. Moiteur de l'été.
Fin de semaine, cerveau fatigué.
Rendez-vous attendu, allusions complices.
A vélo, à pieds ou en taxi, le moment est bien connu de tous.

Multitudes de marches, débouchent sur le toit.
Serveurs en chemise hawaïennes, palmiers animés par un souffle léger.
Canapés rembourrés, tables de bois.
La carte est poisseuse, mais le choix gargantuesque.

On calcule, on compte, on regarde sa montre.
Une poignée de demie-heures seront-elles suffisantes
Pour atteindre l'objectif si longtemps convoité ?
Fruits, glaçons, cendriers et sous-bocs composent de concert cette scène agréable.

Le liquide coule au fond de la gorge, pénètre dans les veines.
Les migraines se changent petit à petit en sourire.
Les sujets sérieux font place aux bêtises.
Les corps se détendent et prennent la forme des coussins moelleux.

On perd la notion du temps, mais l'on veille toujours au chronomètre.
Un, deux, trois, parfois quatre, passages obligés aux toilettes.
La température monte, les couleurs du ciel et des visages passent au rouge.
Les yeux brillent, les langues fourchent, on perd le contrôle de son corps.

Il est grand temps d'aller manger.
par Jonas publié dans : lesjoetlesbasdejonas
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Mardi 13 novembre 2007
L'homme sort d'une petite camionnette poussiéreuse,
Il dépose des cagettes en plastique bleu
Sur un chariot de métal.

Dans les cagettes,
Des sacs de poubelle noirs.
De ces sacs à poubelles
Dépassent les pattes d'une demi douzaine de poulets.

Tu devines que ceux-ci
Sont destinés à être soit bouillis,
ou encore sautés ou bien grillés.

Un second homme,
Car le premier est le conducteur du mini-van
Et son travail s'arrête une fois la cargaison livrée à son destinataire,
Tire le chariot et s'éloigne du parking.

En suivant cet homme des yeux,
Tu t'aperçois que dans l'autre main,
La droite,
Il tient un autre sac à poubelle.
Mais cette fois
Le contenu est bien vivant.
Une ficelle rouge lui lie les pattes et le museau.

Dans ses yeux,
Tu crois déceler une lueur de chagrin.
Mais sans doute est-ce un des effets de l'anthropomorphisme.

Ce petit animal,
Au poil jaune-gris,
Le museau allongé,
Tu le verrais bien avec un bandana rouge attaché autour du cou,
N'a sans doute aucune conscience de ce qui l'attend...

Tu tournes les talons et te demande pourquoi ce chien est toujours vivant lorsqu'il arrive aux cuisines.
par Jonas publié dans : lesjoetlesbasdejonas
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